Esclavage : vente contestée de documents

Des associations s’indignent. Le ministère de la Culture a préempté certains manuscrits.

Par Alice Géraud

Lyon correspondance

Le lot 324 s’intitule «Banque et traite des Noirs». Le catalogue de l’hôtel des ventes Lyon-Presqu’île indique son estimation : «Entre 300 et 500 euros.» «J’ai le sentiment qu’on nous vend une seconde fois», résume Josyane Bermudes, membre de l’association Euro Dom-Tom. Hier, représentants d’associations africaines et antillaises, caméras de télévision et collectionneurs se sont bousculés autour de quelque cinq cents lots de correspondances et manuscrits commerciaux des XVIIe et XVIIIe siècles. Parmi ceux-ci, 4 500 lettres émanant d’armateurs et négociants français pratiquant la traite des esclaves, objet de cette inhabituelle agitation dans la salle des ventes lyonnaise. La plupart des documents n’auraient en fait, selon le commissaire-priseur Jean Chenu, qu’un lien indirect avec l’esclavage. «Il s’agit de documents administratifs et commerciaux, qui font pour certains mention de la traite des Noirs, mais dont ce n’est pas l’objet principal», explique le commissaire-priseur, qui se dit un peu «surpris» par l’ampleur des réactions. Le ministère de la Culture a préempté 43 lots de ces manuscrits.

Dispersion. Depuis le début de la semaine, plusieurs associations dénonçaient cette vente jugée «scandaleuse». Elles s’inquiétaient notamment du risque de dispersion vers des particuliers privés. Bertrand Delanoë et Christiane Taubira, qui avait conduit en 2001 la loi pour la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ont alerté le ministère de la Culture sur ces enchères. Mardi soir, Donnedieu de Vabres a fait savoir son intention de préempter une partie des documents, estimés par le ministère de la Culture «importants du point de vue scientifique et historique». Une réponse que la majorité des associations estime «aller dans le bon sens».

Le comédien et humoriste Dieudonné, prévenu par les réseaux associatifs, regrette qu’il ait fallu «une nouvelle fois passer par ce type d’humiliation». «Le fait que l’Etat se décide à se saisir de ces documents montre que les choses évoluent. Mais il est dommage que ce soit des associations communautaires qui fassent un travail de vigilance sur cette partie de l’histoire de France encore soustraitée dans les manuels scolaires», explique Dieudonné. Le comédien planche actuellement sur l’écriture d’un film de fiction sur le «code noir», édit royal régissant le commerce des esclaves. «Le CNC (Centre national de la cinématographie) ne m’a pas accordé la subvention d’aide à l’écriture sous prétexte que ce n’était pas un sujet de fiction mais de documentaire ! Ce type de réaction est pour moi symptomatique du problème qu’a la France avec l’esclavage.» Pour le comédien, «il y a deux poids deux mesures dans le traitement des crimes contre l’humanité».

Un sentiment partagé hier par les militants présents à la vente. «Le commerce des objets nazis est interdit, nous demandons à ce que le gouvernement fasse de même avec ce qui a trait à la déportation du peuple noir», explique Jean-Pierre Gemieux, représentant de l’Organisation mondiale de la défense des déportés d’Afrique et de leurs descendants. «Nous demandons le même traitement que pour nos amis juifs.»

Histoire. Hier, devant la salle des ventes, Josyane Bermudes disait simplement vouloir connaître son histoire. «Il faut que les pouvoirs publics s’intéressent enfin à ces documents. Il faut que nous, descendants d’esclaves, puissions savoir d’où nous venons. C’est la moindre des réparations, explique-t-elle. Je m’appelle Bermudes, je voudrais savoir qui a donné ce nom à mes ancêtres.»

Liberation


3 commentaires

  1. Hi there to every , because I am actually keen of reading this web site’s post to be updated on a regular basis.
    It includes fastidious data.

  2. I needed to thank you for this good read!! I absolutely enjoyed every bit of it.
    I’ve got you book marked to check out new things you post…

  3. There is certainly a great deal to know about this topic.
    I like all of the points you’ve made.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *